Notre histoire

Au cœur des Grandes Carrières

Les habitants du quartier, les paroissiens et le Père François d’Aigremont vous proposent la newsletter de l’été sur l’histoire de notre paroisse, Sainte Geneviève des Grandes Carrières et des Œuvres de Championnet, à lire au bord de la piscine, dans le train ou sur la plage. N’hésitez pas à réagir et à partager vos souvenirs…

Un chapitre est envoyé une fois par semaine le mercredi jusqu’à la fin de l’été à la place de l’Écho, notre fiche d’information paroissiale. Si vous voulez recevoir les prochains chapitres par e-mail, veuillez contacter le secrétariat – paroisse@sgdgc.fr / 01 53 06 65 39

Chapitre 1 : le jardin aux ronces (1888)

Chapitre 2 : Le jardin interdit et la chapelle de secours (1888 – 1891)

Chapitre 3 : L’élan des œuvres (1891–1905)

Chapitre 4 : La naissance d’une paroisse (1905 – 1907)

Chapitre 5 : Quand le sang d’un prêtre scelle l’histoire d’une paroisse (1908 – 1914)

Chapitre 6 : Quand le fracas du monde s’abat sur Championnet (1914 – 1918)

Chapitre 7 : Quand les morts veillent, la jeunesse reprend la flamme (1918–1930)

Chapitre 8 : Carnet d’un jeune de Championnet (1930–1945)

Au cœur des Grandes Carrières revient…

Chapitre 9 : Sept jours (1944 – 29 avril 1945)

Chapitre 10 : Le jeudi (1945 – 1954)

Chapitre 11 : Le rideau (1954 – 1957)

Chapitre 12 : La meulière (1955 -1958)

Chapitre 1 : le jardin aux ronces (1888)

Dans la poussière des carrières

Au cœur du tout jeune quartier des Grandes‑Carrières, les carrières de gypse et les ateliers de meules s’entremêlaient aux ruelles étroites. On appelait cette ceinture ouvrière la « Chine qui entoure Paris », tant la pauvreté y régnait loin des fastes de l’ancienne capitale. Les maisons de pierre, parfois criblées d’impacts datant de la Commune de 1871, laissaient filtrer un froid humide. Les familles s’entassaient dans des « garnis », petits logements meublés et très sommaires, dépourvus d’eau courante et d’air pur, les enfants couraient parmi les gravats, et nul lieu ne leur offrait un havre de chaleur ou de joie.

La mission confiée à l’Abbé Deleuze

Dans ce décor de misère et de souvenirs révoltés, l’archevêque de Paris décida, en coulisses, d’instruire un dossier secret : il souhaitait qu’une chapelle de secours et un patronage voient le jour pour ces habitants isolés. Le dossier, soigneusement monté, fut remis à l’abbé Albert‑Jean Deleuze, jeune vicaire à Saint‑Michel‑des‑Batignolles. Sans grande publicité, Deleuze reçut instruction de dégager un terrain propice à la prière et à l’entraide ; l’Église, fragilisée par les lois laïques, ne souhaitait pas d’appel public, mais un simple acte de solidarité concrète.

À la recherche du jardin

Dès les premiers jours de l’année 1888, Deleuze explora chaque lopin abandonné : un pré à flanc de butte trop incliné pour des jeux d’enfants, une friche près d’anciennes fortifications jugée insalubre… Puis, au détour de plans cadastraux, il tomba sur le nom Ruggieri. Un ancien domaine d’artificier, situé à l’angle de la rue Championnet et de la rue des Poissonniers, portait encore les stigmates des poudrières abandonnées. Il imagina aussitôt la possibilité d’un renouveau : l’histoire des Ruggieri, autrefois maîtres des fusées de fête, lui donnait un parfum de magie.

L’acte d’acquisition et le comité des 6

Avec le soutien discret d’Émile Hirsch, marchand d’étoffes de la rue Rochechouart, l’abbé put réunir les fonds nécessaires. Le 11 avril 1888, l’acte d’achat fut signé chez le notaire : ce jardin de ronces et de lilas sauvages devenait propriété de l’Église. Les habitants, surpris de voir filer sous leur nez ces murs décrépis, murmuraient que la foi, ici, s’installait contre toute attente.

À la fin du mois d’octobre, dans une cuisine enfumée du presbytère de Notre‑Dame‑de‑Clignancourt, six acteurs de ce projet se retrouvèrent : Deleuze, Hirsch, Riant, Gouin, May et Dehou. Sans cris ni fanfares, ils scellèrent un engagement : transformer ce jardin en chapelle et en lieu d’accueil pour les enfants et les familles du quartier. Leurs mains serrées, à la lueur d’une bougie, scellaient un pacte de courage.

Les premiers aménagements

Dans les semaines qui suivirent, le terrain prisait de vie : on dégagea les ronces, on retira les poutres vermoulues, on bûcha les vieux lilas. Les meubles vinrent de bric et de broc : des chaises bancales offertes par un café de la rue Championnet, trois bancs d’auberge récupérés chez un

restaurateur compatissant, deux caisses à vin retournées formèrent un autel et un pupitre. Les villageois, intrigués, se penchaient par‑dessus les palissades, repérant ces silhouettes affairées.

L’interdiction préfectorale

Mais le ministère de l’Intérieur, soucieux de ne pas multiplier les lieux de culte, publia un arrêté interdisant toute nouvelle chapelle dans ces faubourgs qualifiés de « zone de surcharge paroissiale ». Les archives mentionnent la crainte d’alourdir la charge déjà trop lourde de Notre‑Dame‑de‑Clignancourt, et la volonté d’étouffer toute initiative jugée trop indépendante.

La messe clandestine

Pourtant, un matin d’hiver 1888, alors que le givre transformait chaque lame de bois en miroir, une cinquantaine de fidèles poussèrent la grille du jardin, enveloppés de châles et de pardessus. Dans le hangar retapé, l’air vibrait de froid : les bougies tremblaient sur l’autel improvisé, projetant des ombres dansantes sur les poutres nues. Debout sur sa caisse, Deleuze ouvrit le missel et prononça les prières, sa voix calme défiant l’arrêté. Les enfants, le cœur battant, entonnèrent un chant timide, tandis que l’humidité de la terre se mêlait au souffle de la communauté.

Au moment du « Notre Père », un cliquetis se fit entendre : la grille tinta, et l’on sentit la présence d’un huissier venu notifier l’interdiction. Nul ne recula. Dans ce jardin de ronces, la foi venait de s’enraciner…

Chapitre 2 : Le jardin interdit et la chapelle de secours (1888 – 1891)

Un jardin, une messe… une interdiction

Tout avait pourtant bien commencé. Un terrain paisible avait été acquis au 172 de la rue Championnet, un bout de terre encore marqué par les lilas, les ronces et les pierres du passé. C’était un jardin modeste mais lumineux, plein de promesses. Et un matin blême de 1888, dans l’air frais et encore brumeux, une première messe y fut célébrée. Presque à voix basse. Sans clocher, sans bannière, sans orgue. Un simple autel de fortune, une poignée de fidèles grelottants, et cette certitude douce et tenace : ce quartier oublié allait, lui aussi, avoir son Évangile.

Mais à peine le pain rompu, un cliquetis de clé fit sursauter l’assemblée. Un huissier, envoyé par la Préfecture, franchit la grille. Il tenait à la main un arrêté sec, sans appel : interdiction formelle de dire la messe ou d’ériger un lieu de culte sur ce terrain. Le décret venait de Paris. La messe était dite ou plutôt, ne le serait plus. Le jardin devint muet, refermé sur sa foi suspendue.

Un évêque prudent, un diplomate inspiré

L’Église aurait pu protester, mais l’archevêque de Paris, le cardinal François-Marie-Benjamin Richard, homme avisé, connaissait les risques d’un affrontement direct avec la République. Nous étions à l’heure des grandes lois laïques, tout juste votées : laïcisation de l’école publique (1882), dissolution des congrégations non autorisées (1884), et surveillance stricte des lieux de culte. Chaque pierre bénie faisait trembler les ministères. Chaque messe non déclarée devenait affaire d’État.

Fallait-il renoncer ? Non. Mais contourner l’obstacle, oui.

Et c’est là qu’apparut un allié inattendu : le consul général des Pays-Bas à Paris, Monsieur Van Lier. Diplomate habile, homme de cœur et de réseaux, Van Lier n’était pas seulement le représentant du royaume néerlandais. C’était aussi un chrétien engagé, attentif à la condition des ressortissants hollandais malades ou isolés dans la capitale.

Avec finesse, il proposa une ruse légale : créer un hôpital néerlandais, porté par une société de bienfaisance à vocation diplomatique, et y adjoindre une chapelle privée, réservée aux patients et au personnel. L’ensemble, relevant du droit international et des usages consulaires, ne dépendait pas du ministère des Cultes. L’administration française, bien embarrassée, ne pouvait s’y opposer sans risquer un incident diplomatique. Le projet fut donc toléré à contrecœur.

Sous couvert de charité étrangère, c’était bien une œuvre pastorale qui s’implantait. Et l’Église venait de reprendre pied dans ce coin du nord parisien, sans croiser le fer.
Une vente sous conditions éternelles

Restait à transmettre le terrain. L’homme providentiel s’appelait Émile Hirsch. Propriétaire de l’ancien hôtel Ruggieri voisin, philanthrope discret, il proposa un geste de foi : il céderait la parcelle à l’Église pour une somme symbolique, à une condition : que quatre messes soient célébrées à perpétuité pour le repos de son âme et de sa famille. Ce don, humble en apparence, liait à jamais le sol à la prière.

Le chantier discret d’une chapelle légale

Autour de Hirsch, un petit comité se forma : Riant, May, Dehou, Collard, des noms modestes, mais des cœurs actifs. L’architecte Coulomb dessina une chapelle sans éclat, mais robuste, de style Renaissance, à construire par tranches selon les moyens. Les matériaux étaient simples, les ambitions grandes.

Pendant que les murs montaient, les Sœurs Augustines de l’Hôtel-Dieu s’installèrent. Officiellement, elles venaient soigner les malades. Officieusement, elles bénissaient chaque pierre du chantier, chaque clou, chaque geste. Le sacré circulait sans bruit.

Dans l’ombre encore, l’abbé Deleuze, alors séminariste, reçut du vicaire général une mission : être le chapelain des lieux, et du bastion militaire voisin. Il n’était pas encore prêtre, il ne le serait qu’en décembre 1891) mais déjà, l’Église le considérait comme tel. La fonction précédait la consécration.

La première messe officielle

Le 19 mai 1891, la chapelle du 172 ouvrit enfin ses portes. Pour l’occasion, tout avait été prêté : des chaises de Notre-Dame de Clignancourt, des ornements liturgiques de Saint-Michel, un ostensoir par un bronzier compatissant. Le compositeur Dupaigne composa une messe inédite. Et Hirsch, toujours en retrait, fit installer une verrière monumentale, sauvée de l’Exposition universelle.

Deleuze, encore diacre, assista sans présider. Un prêtre ami célébra. Mais dans l’esprit de tous, c’était sa chapelle. Son combat. Son troupeau. Et les fidèles, venus nombreux malgré l’interdiction d’affichage, chantèrent avec ferveur non pas pour défier la République, mais pour dire qu’ici, à Championnet, on avait soif de Dieu.

Et déjà… les Œuvres germent

Ce jour-là, les Œuvres de Championnet prirent racine. Il n’y avait pas encore de patronage, ni d’école, ni même de scouts. Mais il y avait un jardin, une chapelle, quelques bancs, quelques enfants, et des visages tournés vers l’avenir. Le reste allait suivre.

Chapitre 3 : L’élan des œuvres (1891–1905)

Un quartier en devenir

Le nom du quartier, les Grandes Carrières, vient de là : des galeries de gypse couraient jadis sous la butte Montmartre. Ce plâtre, blanc et fin, a bâti les murs de Paris. Longtemps extraites, ces carrières ont fini par laisser derrière elles un sol instable, peu propice aux grands immeubles, mais parfait pour un entrelacs de maisons basses, de talus, de sentiers boueux et d’ateliers. C’est ainsi qu’un quartier s’est dessiné, un peu en marge, un peu oublié. On l’appelait le Champ-Marie. Et dans ce coin en devenir, les enfants étaient partout.

Un projet né d’un vide

Ce que voulait l’abbé Albert Deleuze, ce n’était pas seulement une chapelle. Il voulait un lieu pour les enfants du quartier. Un endroit pour apprendre, pour jouer, pour grandir autrement. Un patronage. À l’époque, ce mot désigne une maison de quartier fondée par l’Église, mais ouverte à tous : on y propose des jeux, des cours, du théâtre, un coin chaud l’hiver, un toit l’été. Et surtout, une présence bienveillante. Ce n’est pas encore une paroisse, encore moins une institution. C’est une main tendue, dans un quartier où les écoles laïques sont rares, les loisirs inexistants, et la pauvreté omniprésente.

Les premières classes et un nouvel allié

En 1891, une première salle accueille des fillettes. Les moyens sont dérisoires : quelques bancs, un tableau, des cahiers à moitié usés. L’argent vient de dons dispersés, réunis par Deleuze et ses proches. Il faut convaincre, encore et encore. En 1892, les garçons ont leur propre salle.

Et la même année, l’abbé Henry Garnier, tout juste ordonné prêtre, vient prêter main forte. Il devient directeur de l’école. Ensemble, Garnier et Deleuze parcourent chaque ruelle, visitent les familles les plus modestes, y compris les chiffonniers nombreux dans les abords du Champ-Marie. Garnier assure aussi l’aumônerie de l’hôpital Bichat. Mais le rythme l’épuise. En 1896, il cède sa place pour un temps, rejoint la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois. Il y soigne sa santé, et revient en 1898, plus solide encore.

Un quartier en pleine mutation

La rue Championnet trace déjà sa ligne droite, mais la rue Belliard s’interrompt encore au niveau du maquis. Le quartier se bâtit à coups de permis de construire improvisés, de maisons de fortune, d’ateliers en tôle. Pourtant, ici, au 174, une œuvre prend racine. Une œuvre pensée, portée, et désormais soutenue.

Une bienfaitrice dans l’ombre

Le 26 juin 1899, une page se tourne. Marguerite Lebaudy, riche héritière du boulevard Haussmann, remet un don colossal : 57 658 francs. Elle ne souhaite ni plaque, ni vitrail, ni publicité. Elle exige même que son geste reste discret. Sa seule condition : qu’on construise. Grâce à elle, les écoles s’agrandissent. Une salle d’asile voit le jour pour accueillir les plus petits. La cour est nivelée. Une salle portera le nom de sainte Marguerite, et deux places y seront

toujours réservées pour des enfants sans ressources. Ce don silencieux donne à l’œuvre sa force et sa stabilité.

Une ruche d’enfants

En octobre 1900, quatre nouvelles classes ouvrent, et l’œuvre peut accueillir jusqu’à 250 élèves. À la fin de l’année, près de 1 000 enfants fréquentent les lieux chaque semaine. En mai 1901, on fête les dix ans des œuvres : 1 574 premières communions, 1 156 baptêmes, 374 mariages régularisés, des milliers d’aides, de repas, de visites. Le patronage est devenu un refuge. Une maison où l’on apprend, où l’on mange, où l’on s’élève.

Un journal pour dire la vie

Depuis 1894, L’Écho de Championnet raconte tout cela. Imprimé à petit tirage, vendu cinq centimes, il annonce les fêtes, les retraites, les grands jeux. Il dit aussi les joies simples, les départs en colonie, les petites réussites. Il circule de main en main, parfois jusque dans les faubourgs de Clichy.

Un métier entre les mains

En octobre 1901, l’école des mécaniciens ouvre. Deux ans d’apprentissage, un diplôme en poche, parfois une demi-bourse pour continuer aux Arts et Métiers de Lille. Le patronage ne s’arrête pas à l’enfance : il accompagne les grands jusqu’à la vie active. 

L’hôpital ferme, les soins continuent

En 1905, l’hôpital néerlandais ferme ses portes. Conçu à l’origine pour des ressortissants étrangers, il n’a plus de raison d’être. Avec ses 28 lits, il aura soigné chaque année près d’une centaine de malades. Mais la santé reste une urgence. L’abbé Garnier propose alors à deux infirmières, la générale Voisin et la comtesse d’Arlincourt, d’ouvrir un dispensaire. Il leur cède un local pour un franc symbolique. En dix mois, elles réalisent plus de 6 000 pansements. Le cardinal Richard en personne vient bénir ce nouveau lieu de soin.

Une Église sans titre, mais bien là

La loi de séparation de 1905 interdit toute subvention aux cultes. Mais à Championnet, l’Église est là, même sans titre. Il n’y a pas encore de paroisse. Pas d’église reconnue. Ce qui existe, c’est une chapelle tolérée, des écoles vivantes, un dispensaire fréquenté. Ce n’est pas officiel, mais c’est réel. Et profondément enraciné.

Chapitre 4 : La naissance d’une paroisse (1905 – 1907)

L’hiver où tout pouvait s’effondrer

À l’automne 1905, le quartier Championnet, déjà privé de tout confort moderne, apprit que même l’espérance allait devoir se battre. La loi de séparation entre l’Église et l’État, promulguée en décembre, ne fut pas seulement une affaire de doctrine : elle déclencha un séisme social. Désormais, plus aucun prêtre ne serait payé par la République, plus aucune école libre ne serait tolérée sans conditions, plus aucun bâtiment ne serait mis à disposition des œuvres catholiques.

Mais à Championnet, rien de tout cela n’avait jamais existé. Ici, les habitants n’avaient jamais compté que sur eux-mêmes. Ils n’avaient ni église officielle ni presbytère, ni même de curé nommé. Seule une modeste chapelle, sans clocher et sans faste, s’élevait sur un terrain acheté autrefois par la Société Immobilière des Grandes Carrières, ce groupe de laïcs fondé autour de l’abbé Deleuze pour garantir un toit aux œuvres. Là, on baptisait les enfants, on accompagnait les mourants, on transmettait un peu de lumière.

Une œuvre ou la rue

Si les œuvres disparaissaient, il ne resterait plus rien. Plus de lecture pour les enfants. Plus de soins pour les blessés. Plus d’écoute pour les femmes seules. On vivait à huit dans une pièce, sans eau, sans électricité, avec l’angoisse d’un hiver qui n’en finissait pas. Le dispensaire Saint-Joseph avait soigné plus de six mille plaies en dix mois. L’école libre accueillait chaque semaine près de mille enfants. Sans statut, tout cela pouvait être interdit du jour au lendemain. Mais le quartier ne se résigna pas. Les filles, elles, suivaient des cours de couture, de lecture, de dactylographie. Les garçons, eux, apprenaient le français, l’anglais, la comptabilité, mais aussi la discipline par le sport et les jeux collectifs. Les dames adoratrices priaient chaque semaine pour la survie des œuvres. Les mères chrétiennes organisaient la soupe populaire. Les anciens élèves formaient les plus jeunes. Et tous, pauvres ou modestes, glissaient dans l’enveloppe du Denier du Culte une pièce, une prière, un espoir.

Ce combat prit la forme la plus modeste et la plus décisive : une quête dominicale. Le Denier du Culte, lancé à l’échelle nationale pour pallier la fin du financement public, fut ici vécu comme un acte de survie. Car à Championnet, l’Église qui n’existait pas officiellement n’était pas un monument à entretenir, mais une vie à défendre. Il ne s’agissait pas d’un don abstrait, mais d’un geste vital. Derrière chaque sou déposé dans la quête, il y avait une voix qui murmurait : « Pour que mes enfants aient encore un lieu où apprendre. Pour que ma vieille mère puisse encore être visitée. Pour qu’on m’enterre ici, et pas dans l’oubli. » C’était plus qu’un financement : c’était un cri de résistance.

Un acte fondateur : la paroisse est née

Depuis des mois, les habitants réclamaient une reconnaissance officielle. Car sans paroisse, pas de curé désigné. Pas de registres. Pas de certificats valides pour les baptêmes, les mariages ou les enterrements. On naissait, on se mariait, on mourait, mais rien n’était inscrit. C’était comme si ce peuple n’existait pas. Une paroisse, c’était bien plus qu’un cadre administratif : c’était une présence, une mémoire, une légitimité. C’était permettre aux familles de transmettre la foi, de

 confier leurs enfants à un pasteur, de recevoir les sacrements dans un cadre reconnu, protégé, durable.

Le cardinal Richard, archevêque de Paris, suivait ce combat de près. Il connaissait le quartier. Il savait ce qui s’y vivait. Et ce qui risquait de disparaître. Le 9 février 1907, il signa l’ordonnance canonique érigeant une nouvelle paroisse à partir de territoires détachés de Notre-Dame de Clignancourt et de Saint-Michel des Batignolles. Elle porterait le nom de Sainte Geneviève de Montmartre. Mais très vite, dans les bouches et dans les cœurs, elle prit un autre nom : Sainte Geneviève des Grandes Carrières. Car c’était bien là son origine, sa mémoire, sa promesse. Et c’est encore aujourd’hui ce nom que nous portons.

Un dimanche de feu sous la pluie

Le 17 février 1907, la chapelle ne suffit pas. Plus de cinq cents personnes se pressèrent sous la pluie, sous les fenêtres, jusque dans la rue. L’abbé Garnier, déjà pasteur de fait, devint pasteur de droit. Il déroula le registre des baptêmes, posa la main sur l’autel, et un silence parcourut l’assemblée. Ce jour-là, le quartier reçut un nom. Un ancrage. Un foyer. Ce jour-là, on n’avait plus honte de vivre là.

Le souffle de l’abbé Bernard

Quelques semaines plus tard, un jeune prêtre, l’abbé Julien Bernard, fut nommé vicaire. Il apporta un élan nouveau. Il bénit les pansements du dispensaire, consola les familles, organisa les répétitions de gymnastique, participa aux veillées. Il prit la tête de Championnet Sports et structura les séances : deux cents garçons pratiquaient la gymnastique athlétique, encadrés par des anciens. Les filles, plus de cent, suivaient des ateliers de maintien, d’entraide, de confiance. Et dans chaque cri, dans chaque course, dans chaque reprise de souffle, il y avait une manière de dire : « Nous sommes là. Nous vivons. Nous grandissons. »

La loi contournée, l’avenir protégé

Mais comment préserver ce fragile édifice sans enfreindre la loi ? Comment continuer à instruire, soigner, encadrer, célébrer… sans disparaître ? Il fallait trouver un cadre. Ce fut l’idée de génie de Garnier et de Bernard. En mai 1907, ils fondèrent une association selon la loi de 1901 : Championnet Sports. L’association fut enregistrée à la préfecture, ses statuts rédigés avec soin, et son affiliation à la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France lui permit d’exister légalement, sans mention de culte. Ce cadre civil, astucieux, autorisa la poursuite des activités éducatives et sportives sans violer la loi. Et, dans le fond des salles, les catéchèses reprirent, à voix basse, comme on cache un feu fragile sous la cendre.

Et vous, que reste-t-il de cette histoire ?

Sainte Geneviève des Grandes Carrières n’a jamais cessé d’exister par la foi et la volonté de ses habitants. Elle tient encore debout, non par privilège ou legs institutionnel, mais grâce à un héritage vivant : celui des gestes offerts, des liens tissés, des visages éclairés. Contrairement aux églises érigées avant 1905, elle ne bénéficie d’aucune aide publique. Elle vit encore aujourd’hui grâce à l’engagement fidèle de ceux qui la font vivre. C’est sa singularité, sa force mais aussi sa grande fragilité.

Chapitre 5 : Quand le sang d’un prêtre scelle l’histoire d’une paroisse (1908 – 1914)

Les années d’espérance

À partir de 1907, la jeune paroisse n’était plus seulement un terrain de bonne volonté, mais un lieu reconnu, inscrit sur les registres, avec un nom que l’on pouvait prononcer fièrement. Dans les salles des œuvres, l’abbé Garnier passait d’une table à l’autre, vérifiant qu’aucun enfant ne restait à l’écart, qu’aucun malade ne manquait de visite, qu’aucune mère ne se sentait seule.

Chaque semaine s’écoulait dans ce mélange d’habitudes et d’inattendu : le catéchisme rassemblait les enfants du quartier, les filles se retrouvaient aux cours de couture ou de dactylographie, les garçons aux jeux du patronage et aux études du soir. Dans le dispensaire, on pansait les plaies et on prêtait l’oreille aux inquiétudes ; dans la grande salle, une soupe fumante réchauffait ceux que l’hiver avait mordus. Et partout circulait cette phrase qui tenait tout : « On continue ».

En 1908, la fréquentation dominicale atteignait déjà près 2000 fidèles. Les registres témoignaient d’une vitalité étonnante pour une paroisse si jeune : 269 baptêmes, 116 mariages, 200 premières communions, 267 convois religieux, et une centaine d’unions régularisées. L’école paroissiale accueillait 600 élèves répartis en neuf classes, et le patronage comptait environ 700 inscrits. 30 dames catéchistes veillaient à l’instruction religieuse, et 7 jeunes issus des œuvres se préparaient au sacerdoce.

Ces chiffres impressionnaient l’archidiacre Fages, venu en visite pastorale cette année-là. Mais il voyait aussi l’envers du décor : un budget annuel de 80 000 francs, dont plus de la moitié devait être trouvée chaque année par le curé. Garnier ne se laissait pas arrêter par cette montagne. En quinze mois, grâce à un emprunt de 94 000 francs contracté par la Société Immobilière des Grandes Carrières et à 73 000 mille francs de dons et de souscriptions, il avait financé un bas-côté, la sacristie, un orgue Cavaillé-Coll, la façade, la tribune, plusieurs salles de catéchisme, ainsi qu’un système de chauffage pour l’église.

À l’automne 1909, il restait encore de grands projets à mener : l’autre bas-côté, le clocher, le presbytère, une salle de conférences. Mais l’élan était là, solide, enraciné dans le quartier, et chacun savait qu’il ne faiblirait pas tant que Garnier tiendrait la barre.

Les pierres montent vers le ciel

Très vite, la petite chapelle, serrée entre ses murs modestes, sembla retenir son souffle. On rêva plus large. On décida d’ajouter une vraie sacristie, puis d’élever un clocher qui dirait au quartier que l’église était là pour durer. L’architecte L.-P. Chauvet traça des lignes sobres et solides, comme il savait le faire, et choisit la pierre meulière, rustique et claire, dont chaque bloc semblait avoir gardé la chaleur des carrières toutes proches. Entre 1908 et 1912, ces pierres s’empilèrent patiemment, dessinant des murs qui s’écartèrent pour laisser respirer la nef. Peu à peu, l’édifice prit allure de maison, ouverte à tous. Un matin clair, les maçons fixèrent au sommet un coq de métal, mince sentinelle tournée vers l’est. Alors, dans un même élan, les enfants levèrent le menton vers lui, comme pour dire au ciel : « Nous sommes ici. »

Le jour des cloches

Elles étaient attendues comme le Messie : avec impatience, tendresse et un peu d’angoisse pour le voyage. Fondues à la fonderie Paccard d’Annecy-le-Vieux, elles avaient traversé la France, puis chargées sur une charrette tirée par des chevaux, cahotant sur les pavés du quartier. Bien calées et entourées de paille, elles étaient couvertes d’un drap épais. On écarta le tissu, et la lumière du matin se posa sur leur métal neuf, où couraient des gravures fines : sur chacune, un décor de feuillages, quelques mots d’action de grâce, et les noms de ceux qui avaient contribué à leur naissance. On lut les inscriptions comme on lirait une page d’histoire intime, car chaque don, petit ou grand, avait laissé une trace sur ce bronze.

La plus grande reçut le nom de Geneviève, protectrice et mémoire du lieu. Sa cadette, plus légère mais non moins claire, fut baptisée Jeanne d’Arc, image de courage et d’élan. Le jour de leur bénédiction, la nef débordait : anciens, enfants, familles entières, tous venus entendre pour la première fois la voix nouvelle de l’église. Quand le battant frappa le bord de Geneviève, un son grave monta dans le ciel, profond comme un cœur qui bat. Jeanne d’Arc répondit, plus vive, plus claire, et les deux voix s’entrelacèrent dans l’air comme une promesse.

On aurait dit que la rue entière s’était figée : des marchands, paniers à la main, s’étaient arrêtés net ; les enfants, bouche ouverte, ne pensaient plus à courir ; même les chats, sur les murets, semblaient écouter. Dans ces deux notes, il y avait tout : les jours de fête où l’on se retrouve, les veilles de prière dans le silence de la nuit, les adieux où l’on serre les mains longtemps, et les recommencements qui font croire à la vie plus forte que tout.

La colonie qui ouvre l’horizon

L’été, on emmenait les enfants à Saint-Gervais, en Normandie. On partait à l’aube, encore enveloppés de fraîcheur, foulards noués et boîtes à pique-nique soigneusement alignées sur le quai. Le trajet était déjà un parfum d’aventure : on chantait, on se serrait pour mieux voir le paysage défiler, et l’air se faisait plus salé à mesure que l’on approchait de la mer. Là-bas, dans une grande maison simple, louée ou prêtée aux œuvres pour la saison, on dormait dans des dortoirs clairs où le soleil entrait tôt par les fenêtres ouvertes. Le matin, c’était la prière au jardin, le gravier encore frais sous les sandales ; l’après-midi, les grandes courses dans les prés, les genoux griffés par les herbes hautes, et les bains surveillés où les cris couvraient le bruit des vagues ; le soir, un chant sous les auvents, la lumière déclinant doucement tandis qu’une odeur de soupe montait de la cuisine.

Beaucoup revenaient changés, plus solides, le visage hâlé, les poches pleines de coquillages, et dans le regard cette confiance neuve qui naît quand on s’est senti aimé loin de chez soi. Les familles donnaient ce qu’elles pouvaient : un panier de légumes, une nappe brodée, quelques draps pliés, ou parfois seulement un merci maladroit, tracé de travers sur une carte. Ce lieu était devenu un horizon que l’on attendait toute l’année, une promesse inscrite dans le calendrier des œuvres, et qui portait les enfants bien au-delà des rues étroites de Championnet.

« Comment meurt un prêtre » – 20 juillet 1911

Ce jeudi 20 juillet 1911, la chaleur d’été s’épaississait jusque dans la sacristie. L’air sentait le bois ciré, mêlé à une pointe d’encens qui traînait encore depuis la messe du matin. Dans son cabinet de travail, l’abbé Garnier était assis face à François Lévêque, professeur de l’école paroissiale. Sur le bureau, la lumière filtrait par la petite fenêtre, découpant des halos sur les piles de papiers et le crucifix accroché au mur.

Depuis des mois, le curé observait cet homme. Les rumeurs étaient devenues trop lourdes pour être ignorées : les violences conjugales étaient connues dans le quartier et alimentaient les conversations à voix basse, et des doutes persistants pesaient sur sa moralité. Déjà, quelques mois plus tôt, il avait songé à le renvoyer, mais la compassion avait retenu son geste : il pensait à sa femme et à ses enfants. Ce jour-là pourtant, la décision était irrévocable. Sa voix resta calme, presque douce, mais chaque mot avait le poids du définitif. « Monsieur Lévêque, vous ne ferez plus partie du personnel enseignant. »

Le silence tomba, lourd, oppressant. On aurait entendu tomber une épingle sur le parquet. Lévêque, blême, plongea la main dans sa veste. En un éclair, le métal froid d’un revolver apparut. Trois détonations claquèrent dans le petit bureau, si fortes que le vitrail de la porte vibra.

La première balle, tirée par derrière, frappa près de la ceinture.

La seconde, en pleine poitrine, lui arracha un souffle rauque.

La troisième s’écrasa contre le bois de la porte dans un bruit sec, laissant une marque sombre.

L’abbé Garnier chancela, s’agrippa un instant au bord du bureau, puis se laissa glisser contre le mur. Ses lèvres murmurèrent aussitôt, haletantes :

– Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi… Je vous demande pardon du fond du cœur de toutes les fautes de ma vie.

Au prêtre accouru :

– Je suis frappé de deux balles… une par derrière, une par devant.

Puis, comme s’il voulait se délester d’un poids :

– Je suis perdu… Je demande pardon à Dieu et à tous mes paroissiens de tout le mal que j’ai pu leur faire… C’est Monsieur Lévêque qui m’a frappé. Je lui pardonne de tout mon cœur.

L’abbé Alix, les yeux brillants d’émotion, se pencha vers lui. Le mourant, lucide jusqu’au bout, lui confia :

– Ne vous tourmentez pas pour l’achèvement de l’église… Les travaux sont assez avancés.

Lorsque le commissaire arriva, le curé, rassemblant ses forces, répéta d’une voix faible mais assurée :

– Tout ce que je puis dire… c’est que je lui pardonne… de tout mon cœur.

Transporté à l’hôpital Bichat, il subit l’examen des chirurgiens. La seconde balle, logée dans le poumon gauche, à quelques millimètres du cœur, ne pouvait être retirée. La respiration était difficile, saccadée.

À 22 h 20, après de longues heures de souffrance, l’abbé Garnier s’éteignit. Le quartier fut frappé comme par un deuil familial. L’Union paroissiale des Hommes lança aussitôt une souscription pour élever dans l’église un monument à sa mémoire. Durant des jours, le cercueil, posé devant l’autel, vit défiler un flot incessant d’habitants. Même les volets des maisons, fermés en signe de respect, semblaient pleurer.

Le 22 janvier 1912, la Cour d’assises de la Seine condamna François Lévêque, né le 29 août 1877, à douze ans de travaux forcés, avec circonstances atténuantes. À la barre, il reconnut que le curé n’avait été ni injurieux ni violent. Mais aucun mot, aucune justification, ne put effacer l’impression terrible laissée ce jour-là dans les rues des Grandes-Carrières.

(D’après L’Écho des Grandes Carrières, 25 juillet 1911)

Bernard et l’élan des œuvres

Dans ce deuil, l’abbé Bernard rassembla les forces vives : on ne laisserait ni les écoles ni le patronage s’effriter. Il s’appuya sur la structure déjà en place de Championnet Sports créée en 1907 pour donner aux activités éducatives et sportives un cadre solide et pérenne. Sous son impulsion, les sections se multiplièrent comme au temps des moissons : gymnastique, jeux d’équipe, sorties, autant d’occasions de former les corps et les cœurs.

L’abbé Alix : tenir dans la tempête

Quelques semaines après le drame, l’abbé Alix fut nommé curé. Silhouette sobre, mise impeccable, il parlait peu mais chaque mot comptait. Il allait rester près de quarante ans à la tête de la paroisse, témoin discret de bouleversements profonds dans le quartier et dans le monde. Sa manière de gouverner n’était pas de s’imposer en maître, mais d’observer longuement, d’écouter, puis de décider avec le calme d’un marin qui ajuste la voile avant un coup de vent.

Dès ses premiers mois, il mesura l’importance des œuvres Championnet, portées à bout de bras par l’abbé Bernard. Il leur donna une large autonomie, laissant à l’abbé Bernard la conduite du patronage, des écoles, des colonies et des sections sportives comme s’il en était le capitaine unique. Naquit ainsi une organisation inhabituelle dans l’Église : un curé et un directeur des œuvres avançant côte à côte, chacun souverain dans son domaine.

L’abbé Bernard, lui, n’était pas homme à rester dans l’ombre. Meneur de terrain, capable de se faire écouter des gamins du patronage comme des notables venus soutenir les œuvres, il passait du banc de touche d’un match de football à son bureau où il organisait une sortie ou rédigeait un rapport pour la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France. Ses colères étaient aussi connues que ses éclats de rire, mais tous savaient qu’il ne laissait jamais un enfant en difficulté.

Entre les deux hommes se tissa un lien solide : à Alix, la stabilité, la vision d’ensemble et la diplomatie avec le diocèse ; à Bernard, l’énergie, l’audace et la proximité avec les familles. Ce partage des rôles, né de l’urgence après la mort de Garnier, devint peu à peu une marque propre à Sainte Geneviève. Certains visiteurs s’en étonnaient : ailleurs, le curé dirigeait tout ; ici, la confiance instaurait une double autorité qui faisait tenir l’ensemble.

1914: Au loin pourtant, des signes discrets troublaient l’horizon. Dans les journaux, les tensions grandissaient ; les lettres venues de province se faisaient plus inquiètes. Alix et Bernard, chacun à leur manière, continuaient de bâtir et d’animer, mais un pressentiment les frôlait : la paix, ici comme ailleurs, tenait à peu de choses.

Chapitre 6 : Quand le fracas du monde s’abat sur Championnet (1914 – 1918)

L’été qui s’assombrit

L’été 1914 avait commencé comme les autres, avec ses jeux bruyants au patronage, les processions qui animaient la rue Championnet et les enfants envoyés en colonie, loin des pavés poussiéreux de Paris. Mais, au cœur du mois d’août, le tocsin résonna dans les clochers du XVIIIᵉ arrondissement : la guerre venait d’éclater. En un instant, la vie de Championnet bascula. Les rires des garçons cédèrent la place aux adieux précipités, les rues se couvrirent d’hommes en uniforme, et les mères, les fiancées, les épouses restèrent seules à prier.

Les prêtres au front, Bernard à l’arrière

Le premier à répondre à l’appel fut le curé Aristide Alix. Incorporé au 8ᵉ régiment d’infanterie, il partit bénir ses paroissiens sous les drapeaux avant de s’illustrer dans les combats, jusqu’à recevoir la Croix de Guerre et la fourragère. À ses côtés, cinq autres prêtres furent mobilisés. Le directeur de l’école et le président des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ne revinrent jamais. Seul l’abbé Bernard, réformé, resta au quartier : il devint le pilier de ceux qui n’avaient pas quitté Paris, organisant les œuvres, animant les jeunes et portant avec une énergie infatigable le poids de l’absence des autres.

L’abbé Girouy, héros malgré lui

Parmi ceux qui partirent, l’abbé Girouy, directeur du patronage des garçons depuis 1908, se distingua par un courage hors du commun. Devenu adjudant au 23ᵉ régiment d’infanterie coloniale, il fut blessé à plusieurs reprises, décoré de la Croix de Guerre et cité deux fois pour sa bravoure. Mais la guerre finit par l’emporter : le 11 octobre 1918, il mourut de ses blessures à l’hôpital d’Avize. Ses lettres, lues dans les salles encore imprégnées de sa voix, restèrent comme des fragments de lumière au milieu des ténèbres.

La vie quotidienne dans les Grandes Carrières

Dans le quartier, la guerre imposait sa loi. Le marché Ornano bruissait de nouvelles contradictoires, les tickets de rationnement faisaient patienter des files interminables, et les poêles fumaient faiblement dans les appartements aux vitres gelées. Les femmes tenaient les foyers, cousaient pour les soldats, priaient chaque soir sous les voûtes encore inachevées de l’église. Les jeunes filles trouvèrent au patronage un cercle nouveau où l’on apprenait la couture et la dactylographie, mais aussi où l’on pansait les plaies des âmes inquiètes. Le dispensaire se transforma en ambulance auxiliaire. Les salles de Championnet se firent dépôt de colis et lieu de solidarité, où chaque envoi portait un morceau de la paroisse jusque dans les tranchées.

Un journal comme cordon vital

Le lien le plus fort entre l’arrière et le front fut le petit bulletin Entre-nous, fondé par l’abbé Bernard en 1909. Pendant toute la guerre, il se fit messager d’espoir : on y publiait les lettres des soldats, les noms de ceux qui tombaient, les chroniques que le curé Alix envoyait du front. Chaque mois, ses récits de campagne rappelaient à ceux du quartier que leur pasteur partageait leur sort. Lors d’une permission après l’hécatombe du Chemin des Dames, il reparut à Championnet, portant sa Croix de Guerre au revers de la soutane, et présida les premières communions dans une église pleine de larmes et de fierté mêlées.

Le Ker, refuge et survie

L’année 1918, marquée par les bombardements sur Paris, poussa Championnet à innover. Les enfants les plus fragiles furent envoyés jusqu’à Douarnenez, dans la maison appelée le Ker. Là, au bord de l’Atlantique, ils retrouvèrent un peu de paix, vivant auprès des étudiants parisiens mobilisés comme encadrants. Les plus grands travaillaient aux champs pour aider les familles bretonnes ; le ravitaillement se faisait à pied, parfois à dos d’hommes. Le Ker accueillit même des permissionnaires, offrant pour quelques jours à des soldats harassés le réconfort d’un foyer.

Une église qui se dresse malgré tout

À Paris, les travaux, bien que ralentis, ne s’interrompirent pas complètement. En 1918, l’artiste M. Quelvée commença à sculpter les chapiteaux, et un fidèle offrit un bénitier supplémentaire. Chaque pierre ajoutée, chaque ornement posé prenait alors valeur de défi : bâtir l’église, c’était résister à la folie des armes. Dans le même temps, la Société Immobilière des Grandes Carrières renforçait ses assises : son capital fut augmenté, et le curé Alix y apporta un terrain, le Champ-Marie, reçu en héritage de l’abbé Garnier. Ce geste liait à jamais la mémoire des fondateurs à l’avenir de la paroisse.

Le tribut du sang

Mais aucun travail, aucune fête, aucune prière ne pouvait effacer l’hécatombe. En tout, Championnet paya un lourd tribut. Ils étaient 350 à quitter Championnet pour la guerre, et 87 ne revinrent jamais. À chaque annonce, une famille s’effondrait, des enfants se retrouvaient orphelins, et les femmes du quartier se serraient dans l’église aux voûtes inachevées, suppliant que cesse enfin le carnage. Les cloches sonnaient plus grave qu’autrefois, comme si le métal lui-même s’était alourdi de deuil.

Larmes et espérance

Lorsque l’armistice fut signé, le 11 novembre 1918, les rues de Paris s’emplirent de foules en liesse. Mais dans les Grandes Carrières, la joie était mêlée de larmes. On s’embrassait sur le parvis de Championnet, mais chacun songeait à un frère, un mari, un fils qui ne reviendrait plus. Alors que les cloches résonnaient à toute volée, un silence plus profond habitait les cœurs : celui d’un quartier qui avait tenu bon, d’une paroisse qui avait survécu au fracas du monde, et qui, dans ses blessures, découvrait une force nouvelle. Car malgré les tombes creusées, malgré les absences béantes, l’église se dressait toujours, promesse de vie au milieu des ruines.

Chapitre 7 : Quand les morts veillent, la jeunesse reprend la flamme (1918–1930)

Les cloches de la paix

Novembre 1918, les cloches de Geneviève et Jeanne d’Arc sonnèrent à toute volée. Elles avaient tant sonné pour les départs et les glas qu’on ne les reconnaissait plus, comme si elles s’étaient mises à chanter de joie. Les femmes sortirent des maisons, les enfants coururent dans la rue, les drapeaux s’accrochèrent aux fenêtres. Mais la joie avait un goût mêlé de larmes : 87 noms manquaient, et chaque nom était une chaise vide autour d’une table.

Un curé en soutane sous l’uniforme

Le curé Aristide Alix revint du front, la Croix de Guerre sur sa soutane. Lui qui avait présidé les communions en permission retrouvait sa paroisse. Il avait vu la guerre de près, et cela donnait à sa parole une gravité nouvelle. À ses côtés, d’autres prêtres revinrent : l’abbé Caillet, ordonné en permission en 1916, qui avait servi comme infirmier-brancardier ; l’abbé Couturier, ancien patronné décoré pour sa bravoure, qui deviendrait une figure de Championnet. Beaucoup d’entre eux portaient encore les cicatrices visibles ou invisibles du front.

Un cimetière dans les mémoires

Les noms des morts à la guerre s’inscrivirent sur un mur, puis dans toutes les mémoires. Dans l’église, des messes du souvenir rassemblaient des veuves et des orphelins, les yeux perdus dans les voûtes encore inachevées. On lisait des lettres jaunies, on montrait des portraits en uniforme, on déposait des médailles comme des reliques. Et dans le silence des prières, on sentait que les morts continuaient de veiller.

La jeunesse prend la relève

Les survivants, marqués mais vivants, revinrent avec une fidélité nouvelle. Beaucoup d’anciens du front s’engagèrent dans les œuvres : encadrer les jeunes, transmettre, partager un peu de ce qu’ils avaient appris dans les tranchées. On vit des anciens officiers donner des cours de gymnastique, des médecins enseigner l’hygiène et les premiers soins, des diplômés préparer les jeunes aux examens. Comme si la guerre avait forgé un ciment invisible : « Nous avons tenu ensemble là-bas, nous tiendrons ensemble ici. »

La voix des journaux : « Entre-Nous » et « l’Écho des Grandes Carrières »

Après l’armistice, la paroisse avait besoin de renouer les fils de son histoire, de consoler et de reconstruire. Deux journaux jouèrent alors un rôle essentiel.

Le premier, « Entre-Nous », lancé avant la guerre par l’abbé Bernard, avait accompagné les familles dans l’épreuve : lettres de soldats publiées telles quelles, nouvelles des anciens patronnés partis au front, prières et petites chroniques écrites pour donner du courage. Pendant quatre ans, ce bulletin modeste avait été comme une voix fraternelle, passant de main en main dans les escaliers sombres des immeubles du quartier.

À ses côtés, « l’Écho des Grandes Carrières » prit une dimension plus large. Plus ancien, plus structuré, il devint l’organe vivant de la paroisse et des œuvres. On y trouvait les annonces des messes et des fêtes, les résultats sportifs du patronage, les comptes des souscriptions pour la construction, mais aussi des hommages aux disparus, des nouvelles des colonies et des réflexions spirituelles. Chaque numéro donnait le sentiment que, malgré les blessures de la guerre, la communauté avançait.

Pour beaucoup d’habitants, ces journaux étaient plus qu’un papier imprimé : ils étaient une présence, un signe que la paroisse veillait toujours sur eux. Ils liaient les familles, entretenaient la mémoire des morts, et donnaient à la jeunesse un horizon.

Les colonies et les patronages

Malgré la pauvreté, les colonies reprirent comme un souffle vital. Chaque été, à Saint-Gervais ou au Ker, une centaine d’enfants quittaient Paris, valises bringuebalantes et foulards noués, pour retrouver l’air pur. Les plus grands prêtaient main-forte aux paysans dans les moissons, les plus jeunes découvraient la nage dans une rivière glacée ou levaient les yeux au ciel pour réciter une prière sous les étoiles. Ces séjours étaient plus que des vacances : ils redonnaient à ces gamins du quartier une enfance que la guerre avait volée.

Dans le quartier, les patronages, eux aussi, renaissaient avec une vigueur étonnante. Dès 1919, on y comptait plus de 600 enfants. En quelques années, le chiffre grimpa encore : 800, puis près d’un millier de garçons et de filles franchissant les portes chaque semaine. Dans les classes du catéchisme, plus de 300 enfants reprenaient leurs leçons, entourés d’une trentaine de dames catéchistes, patientes et fidèles.

L’école paroissiale retrouva vite son élan, accueillant 600 élèves, presque autant qu’avant la mobilisation. Et dans la cour, le patronage fourmillait d’activités : théâtre, football, gymnastique, préparation militaire, prières partagées. Les chiffres impressionnaient même les rapports de l’archevêché, qui voyait en Championnet l’une des œuvres les plus vivantes du nord de Paris.

Bientôt, la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France plaça le nom de Championnet parmi ses sections phares : des centaines de jeunes y apprenaient la discipline par le sport, l’esprit d’équipe par le jeu, et la fraternité par l’effort. On pouvait dire qu’après le fracas des canons, c’était une autre armée qui naissait : une armée de sourires, de chants, de foulards colorés, et d’élans partagés.

Les scouts arrivent, les chemises bleues dans la cour

Au lendemain de la guerre, quand les tambours s’étaient tus et que les rues reprenaient le souffle d’une vie normale, une nouveauté apparut dans la cour du patronage : des garçons en chemises bleues, foulard noué, démarche décidée. C’étaient les premiers scouts de Championnet.

Dans le Paris de l’époque, le scoutisme catholique en était à ses balbutiements. À la paroisse Saint-Honoré d’Eylau, l’abbé Cornette, créateur du FRAT en 1908 organisait les premières troupes. Le père Jacques Sevin, créateur du scoutisme en France en 1920, revenu d’Angleterre, adaptait les méthodes de Baden-Powell à la foi chrétienne. Mais ici, dans les Grandes Carrières, on ne voulait pas seulement suivre : on voulait être parmi les pionniers.

Les garçons de Championnet troquèrent vite leurs habits râpés pour une chemise et un foulard, symbole d’unité et de fraternité. On les vit apprendre à camper, à nouer des cordes, à marcher en file par les sentiers de Saint-Cloud ou de Montmorency. Ils dressaient des tentes avec trois bâtons et un drap, allumaient un feu avec deux pierres, et chantaient à pleins poumons au retour des sorties.

Ici, le scoutisme n’était pas une mode : c’était une suite logique du patronage. On encadrait, on éduquait, on formait des hommes droits et fraternels. Les anciens, revenus du front, trouvaient dans ces troupes un écho de discipline et d’espérance. Et les plus jeunes levaient les yeux, admiratifs, devant ces chefs qui savaient raconter des histoires au coin du feu et tracer un chemin vers l’avenir.

Championnet put ainsi s’enorgueillir d’avoir été parmi les premiers lieux de Paris à mêler patronage et scoutisme, fidèle à son esprit d’initiative. Marie Hirsch, la fille d’Émile, membre fondateur de la Société Immobilière des Grandes Carrières, fut de celles qui soutinrent cette nouveauté. Héritière d’une tradition de générosité, elle encouragea les troupes, contribuant par ses dons à l’achat du matériel et au financement des premières sorties. Elle voyait dans ces chemises bleues un signe que la jeunesse, meurtrie par la guerre, pouvait se relever et construire autre chose.

Et dans les chants du soir, il y avait quelque chose de plus grand que les murs : une promesse de fraternité qui rejoignait celle, plus large, que d’autres paroisses vivaient en même temps, sous l’élan donné par Cornette et Sevin. Mais à Championnet, chacun le savait : cette histoire avait un goût particulier, car elle s’enracinait dans les larmes du quartier et la ténacité des familles.

L’église qui s’embellit, une paroisse debout

Pendant que les enfants riaient dans la cour, l’église continuait de grandir. Les chapiteaux encore bruts furent sculptés peu à peu et chaque pierre semblait polie par la mémoire des absents. La paroisse, encore jeune, prenait peu à peu son allure définitive, à force de patience et de dons modestes.

À la fin des années 1920, malgré les deuils, malgré la crise économique qui frappait les familles ouvrières, Sainte Geneviève des Grandes Carrières était debout. Ses prêtres, ses laïcs, ses jeunes en faisaient un lieu où l’on continuait de croire, de rire, de jouer, d’espérer. On pouvait dire que les morts n’avaient pas donné leur vie en vain : dans chaque cri d’enfant, dans chaque chant de messe, dans chaque ballon lancé au-dessus du patronage, on entendait leur héritage.

Chapitre 8 : Carnet d’un jeune de Championnet (1930–1945)

Dimanche 15 juin 1930
J’ai douze ans. Aujourd’hui, j’ai décidé de commencer ce cahier. Le patronage, c’est comme ma deuxième maison, et l’église, même inachevée, me semble un refuge. On dit que ses pierres de meulière tiennent plus fort que nous, mais moi je crois que ce sont nos vies qui la font tenir. J’ai caressé un chapiteau encore brut et je me suis promis d’écrire : pour que plus tard, on sache.


Dimanche 3 mai 1931
Première communion solennelle. Le curé Aristide Alix parlait avec sa voix grave, et j’ai senti que tout le monde l’écoutait jusqu’au silence. À ses côtés, l’abbé Bernard souriait, entouré de gamins. Quand il passait, on avait l’impression qu’il voyait chacun de nous. Dans le quartier, la crise pèse, mais au patronage on joue, on chante, on rit. Maman dit toujours : « Tant que l’église est debout, nous le serons aussi. »
Le patronage est immense. On dit qu’avant la guerre, plus de mille enfants et jeunes y passaient chaque semaine. Les cours de gymnastique remplissent la grande salle, les équipes de football s’entraînent au terrain du fond, et les sections de tir et d’athlétisme se disputent les médailles des compétitions locales. Et puis il y a les colonies de vacances : des centaines d’enfants de Championnet partent l’été à la montagne ou à la mer, découvrant un monde plus vaste que nos rues serrées. C’est une fierté, presque une cité dans la cité.


Été 1932, La colonie
Je n’oublierai jamais mon premier départ en colonie. C’était comme quitter Paris pour la première fois. Le car sentait l’essence et la poussière, mais nous étions serrés, riant aux éclats, les valises de carton sur les genoux. À côté de moi, Jules, mon meilleur ami, avait déjà mangé la moitié de son pain de mie avant même la sortie de la porte de Clignancourt. Derrière, André chantait à tue-tête une chanson apprise au patronage, et Mireille, la cousine de mon voisin, roulait des yeux mais riait quand même.
À l’arrivée, l’air sentait l’herbe mouillée et les sapins, pas le charbon ni les pavés. Le matin, on grimpait les sentiers en chantant, et le soir on priait sous les étoiles, autour d’un feu. L’abbé Bernard marchait toujours en tête, solide comme un rocher, mais quand venait la veillée, il s’asseyait parmi nous et écoutait nos histoires. Il parlait peu, mais ses yeux disaient tout : qu’il croyait en nous, même quand nous doutions.
Je revois Jules, qui avait peur de l’eau. C’est le père Alix, en permission, qui l’a pris doucement par la main et l’a fait entrer dans le lac. Jules riait comme un fou, éclaboussant tout le monde. Nous nous sommes couchés ce soir-là le cœur gonflé, certains d’avoir grandi d’un an en une seule journée.


1935, Les scouts et le Frat
Cette année-là, j’ai seize ans. Avec André, nous avons rejoint la troupe scout. Nous portions la chemise bleu marine, le foulard serré autour du cou, et nous sentions la fierté battre dans nos poitrines. Les week-ends, nous partions camper dans les bois de Saint-Cloud ou au-delà, sac trop lourd mais cœur léger. On dormait sous la tente, on riait des moustiques, on apprenait à faire du feu comme si c’était un secret millénaire.
Le père Bernard passait nous voir, assis sur un tronc, partageant une pomme avec nous. Il nous parlait d’amitié, de loyauté, de service. Dans ses mots simples, il y avait de quoi tenir toute une vie.
Et puis, il y eut le Frat, cette grande rencontre de jeunes d’Île-de-France. Nous étions des milliers, drapeaux au vent, chants résonnant comme une marée. Je me souviens de Mireille, qui chantait plus fort que les garçons, et d’André qui s’était perdu dans la foule mais que nous avions retrouvé en riant, le foulard de travers. J’ai serré la main d’un garçon de Meaux, d’un autre de Versailles, et j’ai compris que nous faisions partie d’un peuple immense. Ce jour-là, dans la foule, j’ai vu mes copains de Championnet lever haut leur foulard, et j’ai senti une joie brûlante : nous n’étions plus des gamins du XVIIIe, nous étions des frères de foi.


Vendredi 2 septembre 1939
La guerre est déclarée. Ce matin, mon frère Pierre est parti, sac au dos, les yeux brillants. J’ai fait semblant d’être fort, mais je tremblais. Il m’a dit en riant : « Toi, veille sur Championnet pendant que je veille là-bas. » Le curé Alix, lui aussi mobilisé, a béni les jeunes du quartier sur le parvis. Certains avaient encore l’air d’écoliers. Moi, j’ai eu envie de pleurer, mais les cloches sonnaient trop fort.


Mardi 18 juin 1940
Les bottes allemandes ont frappé le pavé de la rue Championnet. On n’oubliera jamais ce bruit. Les rideaux se sont tirés, les femmes ont serré leurs enfants. Le père Alix est au front, le père Bernard tient tout seul. Il anime le patronage, organise des matches avec des ballons usés, fait rire les gamins pour que la peur se taise. Mais ses yeux trahissent la fatigue.

Dimanche 12 juillet 1942
La rafle. Tout Paris en parle, mais dans nos rues c’est pire : des voisins, des camarades d’école ont disparu. J’ai vu la famille Lévy emmenée, les valises restées sur le trottoir. Le soir, à la messe, personne n’osait chanter. Le père Alix, revenu en permission, priait à genoux, la tête dans ses mains. Dans la sacristie, j’ai vu entrer une mère avec un enfant, et ressortir plus calme. On dit qu’on cache, qu’on aide. Personne n’en parle. Le silence protège.


Mardi 10 août 1943
On vit de tickets. Le pain colle au palais, le lait manque. Pour un morceau de beurre, il faut aligner des files entières de tickets, et parfois rentrer les mains vides. Les queues devant les boulangeries s’allongent jusque dans la rue. Les soupes sont claires, les légumes rares. Pierre, mon frère, ne donne plus de nouvelles depuis des mois. À l’église, les femmes tricotent des chaussettes pour les soldats, cousent des pansements. L’abbé Bernard organise encore des jeux au patronage. Quand on chante trop fort, les soldats allemands s’arrêtent pour regarder. Moi, je serre les poings : qu’ils sachent qu’on ne nous a pas volé la joie.

Samedi 4 mars 1944
Les bombardements résonnent jusqu’ici. Pourtant, l’église continue de s’embellir par petits pas. M. Quelvée sculpte encore les chapiteaux, et une famille a donné de quoi refaire un bénitier. Je regarde ces pierres, et je me dis que bâtir, c’est déjà résister.

Vendredi 25 août 1944
Libération. Les chars sont montés par la rue Championnet, les drapeaux sont sortis des greniers. Les cloches ont sonné comme jamais, une revanche après tant de glas. On chantait le Magnificat à pleins poumons, mais beaucoup pleuraient : pour les jeunes du quartier qui ne reviendront pas, pour ceux qu’on n’a pas su sauver. Moi, j’ai couru sur le parvis, le cœur serré : mon frère Pierre n’était pas là. Pourtant, j’ai levé les yeux vers les cloches et j’ai cru entendre sa voix mêlée aux autres, comme si les morts chantaient avec nous.

À la fin de ces années sombres, la paroisse n’était pas terminée, mais elle avait résisté. Ses pierres portaient la poussière des bombes, mais ses voûtes vibraient encore de prières. Championnet avait retrouvé ses cris d’enfants, ses bals improvisés, ses terrains de jeu. Les rationnements avaient marqué nos ventres, mais ils n’avaient pas brisé nos cœurs.
Après la Libération, chacun a repris sa route. Mais aucune vie n’est sortie intacte de ces années.
Jules, mon compagnon de colonie, celui qui avait peur de l’eau, est revenu du maquis amaigri mais le regard clair. Il avait caché des armes dans des caves du quartier. Quand il en parle, c’est toujours avec pudeur, comme si ce courage n’était pas le sien mais celui de tous. Lui qui riait pour un rien est devenu plus grave, mais dans ses éclats de rire il y a une force nouvelle, comme une revanche sur la peur.
André, l’inséparable des scouts, est parti travailler dans une usine à Saint-Ouen. Ses mains sont abîmées, son dos déjà voûté, mais il garde la même malice. Le dimanche, on le retrouve au patronage, sifflotant un air avant le match de foot, comme pour dire que la guerre n’a pas volé sa jeunesse.
Mireille, la cousine de mon voisin, a épousé un soldat revenu d’Allemagne. Elle a gardé son courage des jours sombres, quand elle cousait des vêtements avec des rideaux déchirés. Elle chante encore, plus fort que nous tous, dans la chorale de l’église. Sa voix porte la mémoire des absents, mais aussi l’espérance d’un nouveau départ.
Pierre, mon frère… Lui n’est jamais revenu. On dit qu’il est tombé en 1943, quelque part sur le front de l’Est. Je n’ai jamais su où exactement. Pour moi, il reste ce grand garçon au sac trop lourd, qui m’avait confié Championnet en partant. Chaque fois que les cloches sonnent, j’entends sa voix mêlée à la leur.
Et puis il y a nos abbés. Le père Aristide Alix, marqué par le front, est revenu plus fatigué mais toujours droit. Sa voix grave résonne encore sous les voûtes, comme un roc au milieu des épreuves. L’abbé Bernard, lui, n’a jamais cessé d’être au milieu des jeunes. On dit qu’il dort peu, qu’il donne tout à Championnet. Pour nous, il est un père, un frère, un ami.

Et moi… qu’ai-je fait de toutes ces années ?
Je suis resté. Resté à Championnet, resté au quartier, resté auprès de ceux qui n’avaient plus personne. J’ai pris le relais des abbés pour encadrer les plus jeunes au patronage, moi qui avais tant reçu de ce lieu. J’ai entraîné des gamins au football avec des ballons rapiécés, j’ai refait des bancs pour la grande salle, j’ai conduit les plus petits en colonie comme d’autres m’y avaient conduit avant.
Je ne suis pas devenu héros ni soldat décoré. Je suis devenu un grand frère pour ceux qui n’avaient plus le leur. Mon nom n’apparaîtra dans aucun livre, mais chaque rire d’enfant, chaque regard rassuré d’une mère, chaque prière murmurée dans l’église inachevée, c’est un peu de moi qui est resté.
Aujourd’hui, quand je ferme les yeux, je revois Pierre avec son sac trop lourd, Jules éclaboussant tout le monde dans le lac, André sifflotant avant un match, Mireille chantant à pleine voix dans la chorale, et les abbés nous guidant comme des pères.
Moi, simple garçon des Grandes Carrières, j’ai grandi dans les ombres de la guerre mais je me suis enraciné dans cette lumière. Et si j’ai tenu ce cahier, c’est pour qu’on sache un jour que même au plus noir des années, Championnet n’a jamais cessé d’être une maison vivante.

Au cœur des Grandes-Carrières revient…

L’été dernier, nous vous avons proposé un voyage inédit dans le temps.

En huit chapitres, nous avons remonté le fil de l’histoire de notre paroisse, depuis un simple jardin envahi de ronces jusqu’aux lendemains de la Libération.

Nous avons vu naître une chapelle malgré les interdictions, grandir les Œuvres de Championnet, devenir une véritable paroisse, traverser les bouleversements de la loi de 1905, pleurer l’assassinat de l’abbé Garnier, résister à la Première Guerre mondiale puis découvrir, à travers le regard d’un jeune de Championnet, ce que signifiait grandir entre les années 1930 et la Seconde Guerre mondiale.

Vous avez manqué un épisode ? Retrouvez toute la série sur sgdgc.fr :

  • Chapitre 1 – Le jardin aux ronces (1888)
  • Chapitre 2 – Le jardin interdit et la chapelle de secours (1888-1891)
  • Chapitre 3 – L’élan des œuvres (1891-1905)
  • Chapitre 4 – La naissance d’une paroisse (1905-1907)
  • Chapitre 5 – Quand le sang d’un prêtre scelle l’histoire d’une paroisse (1908-1914)
  • Chapitre 6 – Quand le fracas du monde s’abat sur Championnet (1914-1918)
  • Chapitre 7 – Quand les morts veillent, la jeunesse reprend la flamme (1918-1930)
  • Chapitre 8 – Carnet d’un jeune de Championnet (1930-1945)

Cet été, une nouvelle voix nous ouvre les portes de sa mémoire…

L’histoire continue.

Alors que notre paroisse se prépare à célébrer ses 130 ans, nous ouvrons un nouveau chapitre de cette aventure.

Cette fois, ce ne sont plus seulement les archives qui nous guideront, mais les souvenirs d’une enfant de Championnet née en 1941, qui a grandi à Sainte-Geneviève des Grandes-Carrières et qui en est aujourd’hui l’une des plus précieuses mémoires vivantes.

Pendant plusieurs semaines, Michèle Prévost nous fera revivre le quartier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Grâce à son témoignage, à ses photographies personnelles et aux archives de la paroisse, nous redécouvrirons un Championnet disparu : les colonies de vacances, les patronages, les premiers camps scouts, les jeux dans la cour, les prêtres, les grandes fêtes paroissiales, les transformations du quartier… mais aussi les petites histoires qui ne figurent dans aucun livre.

Car une paroisse ne se construit pas seulement avec des pierres.
Elle se construit avec des visages, des voix, des souvenirs et des générations qui se transmettent une histoire.

Et si vous en faisiez partie ? Cette série est aussi la vôtre.

À l’occasion des 130 ans de Sainte-Geneviève des Grandes-Carrières, nous lançons un appel à tous ceux qui ont connu la paroisse ou les Œuvres de Championnet.

Vous avez une ancienne photographie, une carte postale, un livret de messe, un carnet de colonie, un foulard scout, un numéro de L’Écho ou d’Entre-Nous, un objet, une anecdote ou simplement un souvenir ?

Vous avez connu un prêtre, un responsable de patronage, une colonie de vacances ou une fête paroissiale qui vous a marqué ?

N’hésitez pas à nous écrire ou à passer au secrétariat.

Chaque photographie, chaque document, chaque souvenir peut nous aider à reconstituer cette mémoire commune et à transmettre aux générations futures l’histoire de notre paroisse.

Parce qu’une histoire ne s’écrit jamais seul.

Elle s’écrit avec tous ceux qui l’ont vécue.

Rendez-vous la semaine prochain pour découvrir le premier épisode de cette nouvelle saison.

Chapitre 9 : Sept jours (1944 – 29 avril 1945)

La première chose dont Michèle se souvient, c’est une couleur : du rouge dans le ciel.

Elle a deux ans, peut-être trois. Son père la tient dans ses bras devant la fenêtre de l’appartement familial de la rue Ordener. À cette époque, les immeubles n’ont pas encore entièrement fermé la vue vers La Chapelle et Saint-Denis. Au loin, quelque chose brûle. Une usine, sans doute, ou un bâtiment assez vaste pour que l’incendie paraisse gagner toute la nuit.

Michèle ne sait pas ce qu’est un bombardement. Elle ignore les cartes d’état-major, le nom des usines visées et les communiqués que les adultes écoutent à voix basse. Elle voit seulement cette lueur, et peut-être le visage de son père éclairé par elle.

Il la serre plus fort. C’est ainsi que la guerre entre dans la mémoire d’une enfant, pas avec une date, mais à travers les bras d’un homme qui a peur.

La décision est prise rapidement. La famille quitte Paris pour se réfugier dans les Landes, chez un oncle prêtre. Le nom exact de la paroisse s’est brouillé avec le temps, mais Michèle se souvient de la durée : six mois loin de la rue Ordener, loin des sirènes, loin de Sainte-Geneviève.

Ses sœurs aînées reprocheront longtemps ce départ à leur père, avec cette ironie affectueuse que les familles réservent aux anciennes frayeurs. À cause de lui, diront-elles, elles ont manqué la Libération de Paris.

Elles n’ont pas vu les drapeaux ressortis des armoires, les fenêtres grandes ouvertes, les cloches lancées à toute volée. Elles ont manqué les chars, les soldats et cette foule descendue dans les rues comme si une ville entière pouvait, en quelques heures, rattraper cinq années de peur.

Michèle était trop petite pour éprouver ce regret. Bien plus tard, elle ne retrouvera ni l’heure exacte ni la suite des événements. Il lui restera cette lumière, au-dessus de Paris, et la sensation d’avoir été emportée loin d’elle.

La ville sans les enfants

Lorsque la famille revient rue Ordener, Paris est libre, mais la guerre n’est pas encore terminée.

Les tickets d’alimentation sont toujours là. Les magasins restent pauvres. Les familles attendent ceux qui ne sont pas rentrés. Les nouvelles arrivent par morceaux : un prisonnier a été retrouvé, un autre est encore en Allemagne ; un voisin a reparu, un autre ne franchira plus jamais la porte de son immeuble.

À Sainte-Geneviève des Grandes-Carrières, la vie reprend elle aussi, sans que l’on sache toujours très bien où finit le soulagement et où commence le deuil.

L’église n’a jamais cessé de prier. Championnet n’a jamais entièrement cessé de s’occuper des jeunes. Pourtant, il faut retrouver les anciens, reconstituer les groupes, remplacer les chefs absents et redonner une place à des enfants qui ont passé plusieurs années à entendre les adultes parler de rationnement, d’arrestations et de bombardements.

Reconstruire la paroisse ne consiste donc pas seulement à réparer ce qui a été abîmé. Il faut rendre aux enfants une vie qui ressemble de nouveau à l’enfance.

Les scouts, les Guides et les Jeannettes vont jouer un rôle essentiel. La promesse scoute n’est pas une grande idée abstraite. Elle se vérifie dans les choses ordinaires : au camp, lorsqu’il faut aider à préparer le repas ; pendant une marche, lorsque le groupe ralentit pour ne pas abandonner le plus jeune ; le soir, quand chacun participe au rangement au lieu d’attendre que les autres s’en chargent.

Après les années de guerre, apprendre à devenir digne de confiance n’a rien d’anodin. Les enfants ont vu les adultes hésiter, mentir pour protéger quelqu’un, obéir par peur ou désobéir au nom de leur conscience. Les mouvements de jeunesse leur offrent un cadre où la parole donnée retrouve une valeur.

Un pays ne se relève pas seulement grâce aux décisions de ses gouvernants. Il se relève aussi quand ses enfants découvrent qu’ils peuvent compter les uns sur les autres.

Le 22 avril 1945

Le dimanche 22 avril 1945, Paris se couvre de foulards. L’Allemagne nazie n’a pas encore capitulé. Les combats continuent en Europe. Berlin résiste encore. Pourtant, quarante-six mille garçons et filles du scoutisme parisien descendent les Champs-Élysées. Il faut près de deux heures pour que le défilé passe.

Louveteaux, Jeannettes, Éclaireuses, Guides, Scouts et Routiers avancent sous les drapeaux français et britanniques. Certains groupes ont dû être reconstitués à la hâte. Des chefs manquent encore. Des uniformes ont été repris, raccommodés ou retrouvés au fond d’une armoire. Mais ils sont là. Leur présence suffit à dire que la jeunesse française n’a pas disparu pendant l’Occupation.

À l’Étoile, une femme dépose une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu. Elle s’appelle Olave Baden-Powell. Elle a cinquante-six ans. Veuve de Robert Baden-Powell, le fondateur du scoutisme, elle est elle-même la Cheffe Guide mondiale. Depuis des années, elle voyage, rassemble les mouvements féminins et représente des millions de jeunes filles engagées dans le scoutisme. Elle est arrivée d’Angleterre deux jours auparavant pour saluer le retour au grand jour du scoutisme français.

Dans la tribune installée place de la Concorde, Lady Baden-Powell lève les trois doigts du salut scout. Elle répond aux acclamations, s’adresse à la foule en français et rappelle la devise du mouvement : « Soyez prêts. »

Puis le défilé échappe un instant à son organisation parfaite. Les enfants franchissent les barrages, courent vers la tribune et lancent leurs bérets en l’air. Les rangs se défont. Les chefs tentent sans doute de conserver un peu d’ordre, mais personne ne semble vraiment leur en vouloir.

Cette joie doit être regardée pour ce qu’elle est. Ces jeunes sortent de cinq années pendant lesquelles les uniformes, les rassemblements et les mouvements organisés pouvaient attirer la méfiance. Certains ont vécu les activités scoutes dans la discrétion ou la clandestinité. Beaucoup ont connu la séparation, les absences et la peur.

Le 22 avril, ils occupent de nouveau la plus célèbre avenue de Paris. Les filles ne regardent pas les garçons défiler depuis le trottoir. Elles marchent avec leurs propres équipes, conduites par leurs cheftaines. Elles portent leurs fanions et leurs étendards. Et la personne qu’elles viennent saluer est une femme.

Rue Championnet

Pendant son séjour à Paris, Lady Baden-Powell se rend à Sainte-Geneviève des Grandes-Carrières. Pour le quartier, la visite est exceptionnelle.

Michèle explique que les Jeannettes et les Guides de Sainte-Geneviève formaient la « Première Paris ». Le groupe féminin occupait une place assez importante dans le scoutisme parisien pour attirer la Cheffe Guide mondiale jusqu’à la rue Championnet.

Il faut essayer d’imaginer la scène. Lady Baden-Powell franchit la porte de la paroisse. Les cheftaines ont certainement préparé sa venue avec soin. Les uniformes ont été vérifiés, les foulards ajustés, les enfants rappelés à l’ordre. Dans les cours, on attend cette femme dont le nom est connu bien au-delà de Paris.

Michèle n’a que quatre ans. Elle est peut-être présente, quelque part entre les grandes jambes des adultes et les uniformes des Guides. Il est possible qu’elle n’ait alors aucune idée de l’importance de la visite.

Mais son père, lui, possède une caméra.

C’est à cet instant que l’histoire de la paroisse devient une bobine de film.

La caméra des Prévost

Le père de Michèle n’est ni journaliste ni cinéaste. Il est ingénieur.
Une caméra 16 millimètres a circulé dans sa famille avant de lui revenir. L’objet est rare. Beaucoup de familles ne possèdent pas encore d’appareil photographique, et celles qui en ont un utilisent chaque cliché avec précaution. Chez les Prévost, il est possible de conserver non seulement un visage, mais aussi un mouvement, une démarche, une robe qui tourne ou une foule qui s’approche.

Le père de Michèle filme les moments qu’il juge importants : les communions, les cérémonies familiales, les enfants qui grandissent et les événements qui passent à sa portée. Il ne prétend pas écrire l’Histoire. Il conserve ce qui compte pour les siens. La visite de Lady Baden-Powell en fait partie.

Les sœurs de Michèle sont engagées dans le scoutisme. Son aînée deviendra cheftaine de Jeannettes. Sainte-Geneviève n’est pas seulement l’église où la famille vient à la messe. La paroisse structure les semaines, les amitiés, l’éducation et les responsabilités. Elle est présente dans les albums et dans les conversations familiales. La caméra accompagne cette vie.

Michèle affirme que les films originaux existent toujours. Ils ont été transférés autrefois sur une cassette VHS. Les bobines, elles, ne peuvent plus être regardées avec l’ancien projecteur. Lors d’une tentative de remise en marche, la pellicule a commencé à fondre au bout de quelques secondes. Il a fallu interrompre immédiatement la projection.

Depuis, les images attendent. Lady Baden-Powell est peut-être toujours là, sur quelques centimètres de pellicule : entrant dans une cour, saluant une cheftaine, entourée par les Guides de Sainte-Geneviève. Le film existe, mais son contenu précis demeure prisonnier d’un support trop fragile pour être manipulé sans précaution.

Une image encore invisible

Il existe des photographies officielles de la journée du 22 avril. Le Service cinématographique de l’Armée a envoyé le photographe Claude Le Ray sur les Champs-Élysées. Vingt-deux clichés sont aujourd’hui conservés sous la référence TERRE 10321. Le défilé est documenté et Lady Baden-Powell apparaît dans le cahier du reportage. Ces images montrent l’événement national.

Le film des Prévost pourrait raconter autre chose : la manière dont cet événement est entré dans la vie d’une paroisse. On y verra peut-être la cour de Sainte-Geneviève telle qu’elle était avant les transformations des bâtiments. On reconnaîtra peut-être une cheftaine, une sœur de Michèle ou une paroissienne dont le nom n’apparaît dans aucun compte rendu.

Il faut rester prudent. Tant que le film n’a pas été numérisé, nous ne savons pas exactement ce qu’il contient. La mémoire familiale peut rapprocher plusieurs scènes ou plusieurs journées. Une bobine ne devient une preuve qu’une fois regardée, datée et comparée aux autres sources. Mais elle porte déjà une promesse. Dans une boîte conservée par une famille du quartier se trouve peut-être le seul film connu de Lady Baden-Powell à Sainte-Geneviève. Il ne montrera sans doute pas seulement la visiteuse célèbre. Il montrera surtout ceux qui l’attendaient.

Celles que l’on voit moins

Dans les anciennes photographies paroissiales, les prêtres sont faciles à identifier. Ils occupent souvent le centre. Ils portent la soutane. Leur nom apparaît dans les bulletins. On connaît la date de leur arrivée et celle de leur départ. Les archives racontent ce qu’ils ont inauguré, décidé ou béni.

Les femmes sont présentes autrement. On les aperçoit près des enfants, dans une cour, derrière une table ou au bord d’un groupe. Elles ont cousu les uniformes que l’on admire sur la photographie. Elles ont préparé les repas, fait répéter les chants, accompagné les sorties et organisé les camps. Elles connaissent les familles, les enfants malades, ceux qui n’ont pas les moyens de partir en vacances et ceux qui ont besoin d’une paire de chaussures.

Une cheftaine peut emmener cinquante filles loin de Paris et prendre, pendant plusieurs semaines, la responsabilité de leur sécurité. Elle tient les comptes, rassure les parents, arbitre les disputes et improvise lorsque le programme devient impossible. Son autorité est réelle, même si elle n’existe pas encore dans les structures officielles de la paroisse.

Il n’y a pas de conseil pastoral où elle puisse siéger. Les grandes décisions sont prises par des hommes. Dans l’église, le prêtre célèbre et parle depuis le chœur, tandis que les femmes font vivre une grande partie de ce qui se passe autour. Ce paradoxe n’appartient pas seulement au passé.

Dans une paroisse, nous savons encore que certains visages apparaissent partout sans jamais figurer au premier rang. Ce sont souvent les mêmes personnes qui ouvrent une salle, accueillent les nouveaux, préparent une fête, accompagnent une famille en difficulté et restent après les autres pour ranger. L’histoire d’une paroisse ne se limite pas à la liste de ses curés. Elle est aussi faite de toutes les personnes qui ont tenu la maison sans penser qu’elles entraient dans l’Histoire.

Sept jours

Le dimanche suivant, 29 avril 1945, les Françaises votent pour la première fois.

Ce droit, elles l’attendaient depuis longtemps. À plusieurs reprises, la Chambre des députés s’était prononcée en leur faveur, mais la réforme avait toujours fini par être bloquée. On les disait trop influençables, trop proches de leur mari ou de leur curé, pas assez préparées aux affaires publiques. Elles pouvaient tenir un foyer, travailler et élever des enfants, mais pas choisir un maire ou un député.

La guerre a rendu cette situation intenable. Pendant l’Occupation, les femmes ont fait vivre les familles, remplacé les hommes absents et, pour certaines, rejoint la Résistance. Elles ont transporté des messages, caché des clandestins, fabriqué de faux papiers, pris des risques qui pouvaient les conduire en prison ou à la mort.

Il devenait difficile de leur demander de reconstruire le pays tout en les tenant à l’écart de ses décisions.

Le 21 avril 1944, à Alger, une ordonnance signée par le général de Gaulle leur accorde enfin le droit de voter et d’être élues. Mais la France est encore occupée. Il faut attendre la Libération et le retour des élections pour qu’elles puissent réellement entrer dans l’isoloir.

Ce jour arrive le 29 avril 1945, lors du premier tour des élections municipales.

Sept jours plus tôt, des milliers de Guides et de Jeannettes avaient défilé devant Lady Baden-Powell. À présent, leurs mères, leurs sœurs et leurs cheftaines se présentent dans les bureaux de vote.

Le geste est modeste. Une enveloppe, un bulletin, une urne. Pourtant, lorsqu’une femme ressort de l’isoloir, la République ne la considère plus seulement comme une mère, une épouse ou une travailleuse. Elle est devenue une électrice.

À Sainte-Geneviève, l’évolution sera plus lente. Les femmes dirigent déjà des groupes, organisent les œuvres et portent une grande partie de la vie paroissiale, mais les décisions officielles restent entre les mains des hommes. Leur expérience a pourtant commencé à rendre cette absence difficile à justifier. Comment confier cinquante enfants à une cheftaine et prétendre ensuite qu’elle n’est pas capable de décider ?

Michèle n’a que quatre ans. Elle ne comprend rien encore à ce qui se joue. Elle a peut-être aperçu Lady Baden-Powell dans la cour sans savoir qui elle était. Elle ignore probablement que, le dimanche suivant, des femmes de son quartier votent pour la première fois.

Elle grandit pourtant au milieu de cette transformation.

En une semaine, une femme a reçu le salut de milliers de jeunes sur les Champs-Élysées, puis des millions d’autres ont franchi la porte d’un bureau de vote. L’ancien monde ne s’est pas écroulé. Il a simplement commencé à céder.

Quelque part, une bobine attend encore d’être regardée. Elle montrera peut-être Lady Baden-Powell entourée des Guides de Sainte-Geneviève. Mais le visage le plus précieux ne sera pas forcément le sien.

Un jour, devant l’écran, quelqu’un reconnaîtra peut-être une silhouette restée jusque-là sans nom et dira simplement : « Celle-là, c’était ma mère. »

Chapitre 10 : Le jeudi (1945 – 1954)

En 1945, la guerre s’achève, mais elle ne disparaît pas aussitôt des Grandes-Carrières. Paris retrouve la liberté dans un pays où l’on manque encore de charbon, de logements, de vêtements et parfois de nourriture. Les tickets de rationnement demeurent. Les familles réparent, reprennent, économisent. Les enfants recommencent à fréquenter régulièrement les écoles, les patronages et les mouvements de jeunesse, tandis que les adultes tentent de rendre aux semaines un ordre que les années de guerre avaient défait.

Rue Championnet, la reprise avait commencé avant même la paix. Julien Bernard, qui dirigeait les Œuvres depuis 1907, était mort le 18 octobre 1944. Raymond Borme lui avait succédé à la tête de Championnet. Il lui revenait de remettre en mouvement un ensemble considérable : mouvements de jeunesse, patronages, activités sportives, foyers et œuvres éducatives. En 1945, Henri Valois arrivait comme vicaire à Sainte-Geneviève et participait notamment à la reprise des activités scoutes. La paroisse et Championnet partageaient une histoire, des bâtiments et une population, mais leurs responsabilités ne se confondaient pas : le curé gouvernait la paroisse ; le directeur de Championnet conduisait les œuvres.

La France elle-même cherchait de nouvelles manières de transmettre. Dans la nuit de Noël 1948, à Notre-Dame de Paris, le cardinal Emmanuel Suhard célébra la première messe retransmise en direct par la télévision française. Le dominicain Raymond Pichard avait compris que l’écran, encore rare, pouvait ouvrir à l’Église un chemin vers les maisons. Rien ne permet de savoir qui, dans les Grandes-Carrières, vit ces premières images. Mais tandis que la messe commençait à voyager par les ondes, rue Championnet, la foi continuait de passer par les cours, les salles de classe, les prêtres, les catéchistes et les mouvements de jeunesse.

En 1949, Sainte-Geneviève changea de curé. Albert Alix, arrivé dans les œuvres en 1899 et à la tête de la paroisse depuis 1911, quitta son ministère après une présence exceptionnellement longue. André Bellin lui succéda. Il devenait responsable de la vie paroissiale, de la liturgie, des sacrements et de l’enseignement religieux. Raymond Borme demeurait, de son côté, prêtre directeur de Championnet. Les deux hommes travaillaient au milieu d’un même ensemble de cours, d’écoles, de chapelles et de salles, auprès des mêmes familles, mais au nom de responsabilités distinctes.

C’est dans cette organisation reconstruite après la guerre que commencent les souvenirs paroissiaux de Michèle Prévost. Née en 1941, elle situe autour de 1950 ses premières années de catéchisme à Sainte-Geneviève. Le reste de la semaine, elle fréquentait l’école publique de filles de la rue Damrémont. Le jeudi, elle retrouvait la paroisse.

Depuis la loi scolaire de 1882, une journée sans classe était laissée aux familles pour permettre l’instruction religieuse hors de l’école publique. L’usage avait fixé ce jour au jeudi. Il ne s’agissait donc ni d’un congé ni d’un vide dans l’emploi du temps. À Sainte-Geneviève, cette journée possédait ses horaires, ses salles, ses responsables et ses rites. Elle faisait entrer les enfants dans une autre forme d’apprentissage, située entre la classe, l’église et le patronage.

Les bâtiments paroissiaux occupaient alors un espace bien plus vaste qu’aujourd’hui. L’église ne se dressait pas seule sur la rue Championnet. Autour d’elle s’étendaient des cours, des préaux, des salles, les locaux des écoles et des mouvements, une chapelle utilisée pour les catéchismes, ainsi que les équipements de Championnet. Des constructions aujourd’hui disparues allaient en direction de la rue Georgette-Agutte. Les filles et les garçons disposaient d’espaces séparés. Michèle se souvient notamment d’une grande grille qui divisait matériellement les deux côtés.

Elle venait avec Françoise, sa meilleure amie. Les deux filles entraient dans un groupe nombreux, encadré par des prêtres, des dames catéchistes et, selon les activités, par les responsables des mouvements de jeunesse. André Caillet, vicaire à Sainte-Geneviève depuis 1920 et engagé depuis longtemps auprès de la jeunesse de Championnet, appartenait déjà à l’histoire du lieu. Henri Valois y travaillait depuis l’après-guerre. Raymond Trubert apparaît parmi les vicaires à partir de 1953. Tous n’intervenaient pas de la même manière auprès des enfants, mais leur présence rappelle combien la vie paroissiale reposait alors sur un clergé plus nombreux qu’aujourd’hui.

Les filles de l’âge de Michèle venaient avec les vêtements ordinaires des écolières parisiennes : robes ou jupes sous le genou, chemisiers, gilets de laine, manteaux et souliers fermés. À l’école, une blouse protégeait souvent les vêtements. La haute couture faisait rêver dans les journaux, mais les silhouettes dessinées par Christian Dior appartenaient à un autre monde matériel. Les photographies de famille montrent une enfance vêtue avec soin, sans le luxe des salons de couture.

Le jeudi ordinaire n’avait pas la solennité des grandes cérémonies. On apprenait, on récitait, on écoutait. Les catéchistes racontaient aussi des histoires. Michèle se souvient qu’elle était particulièrement sensible : lorsque le récit devenait triste, elle pleurait. Les autres filles se moquaient d’elle. La scène ne demande aucun embellissement. Une enfant écoute, se laisse atteindre, puis doit affronter les rires de ses camarades. La transmission religieuse passait aussi par cette vulnérabilité : les histoires n’étaient pas seulement destinées à être retenues ; elles cherchaient à toucher.

Les enfants, pourtant, restaient des enfants. Dans une grande salle située à l’étage d’un bâtiment de la cour des filles, le parquet vieillissait. Des trous s’étaient ouverts entre certaines lames. Lorsque le catéchisme leur paraissait trop long, Michèle et ses camarades faisaient volontairement tomber leurs crayons dans les interstices. Il fallait alors descendre les récupérer. La ruse offrait quelques instants de mouvement et interrompait la leçon sans véritable rébellion. La discipline demeurait ; l’enfance y ménageait seulement ses échappées.

Les jeux occupaient les cours. Michèle se rappelle les échasses, hautes pièces de bois sur lesquelles les enfants tentaient de garder l’équilibre, et les batailles qu’elles permettaient. Elle évoque aussi le « coco », boisson donnée pendant les récollections et identifiée dans le projet comme du Coco Boer. Le détail restitue une journée entière : la préparation religieuse, les heures passées ensemble, la soif, les jeux repris dès qu’un adulte relâchait son attention.

La messe appartenait à cet apprentissage. Les enfants disposaient d’une carte que le prêtre signait après leur présence. Michèle n’en parle ni comme d’une surveillance pesante ni comme d’une pratique étrange. Cela faisait partie de leur vie. L’Église demandait une régularité : assister, apprendre, revenir, préparer les sacrements. Le parcours ne reposait pas sur une cérémonie isolée, mais sur la répétition des gestes.

En 1952, les cloches de Sainte-Geneviève furent électrifiées. La transformation était concrète : ce qui réclamait auparavant une intervention humaine pouvait désormais être commandé mécaniquement. Le site se modernisait par endroits tandis que certaines salles portaient déjà l’usure des décennies. Au-dessus des bâtiments vieillissants, les cloches entraient dans l’âge électrique ; sous leurs sonneries, les crayons continuaient de disparaître entre les lames du parquet.

Autour de la paroisse, Paris changeait lui aussi. La radio restait la grande voix des foyers, mais la télévision gagnait du terrain. Le 2 juin 1953, le couronnement d’Élisabeth II fut retransmis en direct. L’écran commençait à réunir des foules invisibles, comme la radio l’avait fait avant lui.

Les vedettes entraient surtout dans les maisons par leurs chansons, leurs photographies et les affiches des cinémas. Édith Piaf était déjà une immense voix populaire. Yves Montand chantait et tournait au cinéma. Gérard Philipe passait de l’écran au Théâtre national populaire. Fernandel, Bourvil et Martine Carol comptaient parmi les visages familiers du public.

À Montmartre, presque dans le voisinage, un nouveau chanteur imposait sa guitare, sa moustache et une liberté de ton qui détonnait dans la France encore très encadrée du début des années 1950 : Georges Brassens. Les chansons circulaient, les refrains se retenaient, même lorsqu’ils faisaient froncer les sourcils des adultes. La rue Championnet et les cabarets de Montmartre appartenaient au même arrondissement, mais ils ne vivaient pas tout à fait au même rythme.

Le théâtre parisien connaissait lui aussi une secousse. En janvier 1953, au Théâtre de Babylone, Roger Blin créait En attendant Godot de Samuel Beckett. Deux hommes attendaient un personnage qui ne venait pas. Rien ne reliait directement cette scène aux salles de Sainte-Geneviève. Pourtant, le rapprochement révèle une ville où des conceptions très différentes du récit et de l’attente coexistaient : ici, le catéchisme transmettait des histoires anciennes ; ailleurs, un auteur bouleversait les règles du théâtre.

Les enfants pouvaient aussi connaître les héros du sport. L’été 1953, Louison Bobet remporta pour la première fois le Tour de France, au terme d’une course suivie par la radio et les journaux. À Championnet, où le sport occupait depuis longtemps une place centrale, les champions appartenaient à un imaginaire particulièrement proche. Le maillot, le terrain, l’équipe et l’effort n’étaient pas seulement des spectacles nationaux : ils faisaient partie de la formation proposée localement aux jeunes.

Mais, pour Michèle, l’événement de l’année se joua à Sainte-Geneviève.

Le 16 mai 1953, elle fit sa communion solennelle. La cérémonie venait au terme de plusieurs années de préparation. Ce jour-là, les vêtements, les déplacements dans l’église et les gestes liturgiques distinguaient les communiantes de leur vie quotidienne. Michèle se souvient du tapis rouge et de bancs recouverts de velours.

La communion se recevait selon les usages d’avant Vatican II. Les fidèles s’agenouillaient à la table de communion ; l’autel, la langue liturgique et la place de l’assemblée appartenaient à un catholicisme que les réformes des années 1960 allaient profondément transformer. Ce que Michèle vivait alors comme l’ordre ordinaire d’une cérémonie deviendrait, moins de quinze ans plus tard, le témoignage d’une autre manière de célébrer.

La communion solennelle n’était pas conçue comme la fin du parcours. Après elle venait la persévérance. Le mot est presque disparu du vocabulaire paroissial courant, mais il disait clairement l’intention : continuer après la cérémonie, approfondir l’enseignement reçu, maintenir le lien avec la communauté.

Michèle resta. Elle participa d’abord aux groupes de persévérance, puis accompagna à son tour les plus jeunes. La structure qui l’avait accueillie comme enfant lui confiait progressivement une responsabilité. Sainte-Geneviève ne préparait donc pas seulement des communiantes ; elle cherchait parmi elles de futures catéchistes, cheftaines, bénévoles et paroissiennes engagées. Cette transmission n’avait rien d’automatique. Elle demandait du temps, des adultes présents et des enfants qui acceptaient de revenir.

Le jeudi avait rendu cela possible. Chaque semaine, l’école publique s’interrompait et une autre organisation prenait le relais. La paroisse enseignait et célébrait. Championnet encadrait, rassemblait et prolongeait cette présence par les mouvements, le sport et les loisirs. André Bellin gouvernait Sainte-Geneviève ; Raymond Borme dirigeait Championnet. Leurs responsabilités étaient distinctes, mais elles se rencontraient dans la vie des enfants.

En 1972, la journée sans classe fut déplacée du jeudi au mercredi dans toute la France. Le changement du calendrier scolaire effaça peu à peu une expression que plusieurs générations avaient comprise sans explication : « aller au jeudi ». Il ne fit pas disparaître la catéchèse, mais il mit fin à l’organisation temporelle qui avait donné son cadre aux souvenirs de Michèle.

Chapitre 11 : Le rideau (1954 – 1957)

« J’ai joué. J’ai fait du French cancan. »

Michèle Prévost le dit en feuilletant ses albums. Les photographies font revenir sa sœur, des Jeannettes, des Guides et des groupes de jeunes filles en costume. Elle reconnaît encore des visages. Les titres des pièces se sont éloignés. Le cancan, lui, est resté.

Il y avait alors un théâtre du côté de la cour des garçons, associé aux grandes fêtes et aux représentations du patronage. Les anciens bâtiments ont disparu, mais le souvenir demeure lorsque les paroissiens racontent la Championnet de l’après-guerre : on y jouait.

Autour de l’église, les cours, les écoles, les groupes de jeunesse, les salles et les équipements sportifs formaient une cité où les activités se répondaient. On passait de la messe à une réunion, d’un entraînement à une répétition, d’une salle de catéchisme à une scène. La paroisse et les œuvres demeuraient des structures distinctes ; les enfants et les familles circulaient pourtant chaque semaine entre leurs différents lieux.

À Championnet, on avait pris l’habitude de bâtir avec ses propres forces. Au fil des années, les membres avaient planté des poteaux, tendu des filets, monté une charpente, posé un parquet et dressé des cloisons. En 1957, la grande salle demandait encore des travaux. Pour les fêtes du cinquantenaire, certains remettaient le stade en état pendant que d’autres apportaient des fleurs, décoraient les salles, installaient une exposition ou travaillaient dans les cuisines. Chacun ajoutait son savoir-faire à celui des autres.

Les spectacles se préparaient dans le même esprit. Les costumes ne sortaient pas d’un atelier professionnel. Les cheftaines et leurs assistantes les confectionnaient elles-mêmes. « On faisait tout soi-même », résume Michèle. Sa jupe de French cancan avait été réalisée par l’une de ses sœurs. D’autres jeunes femmes participaient à ce travail, encadraient les plus petites et leur transmettaient ce qu’elles avaient appris.

Avant que le rideau se lève, il fallait répartir les rôles, préparer les tenues et rendre la salle disponible. Une grande partie de la représentation se construisait ainsi hors de la vue du public, par des personnes qui ne monteraient jamais sur scène.

Cette manière de faire rejoignait l’ambition éducative formulée par Raymond Borme en 1957 : devenir meilleur pour être plus utile aux autres. Il parlait alors du sport et de la formation chrétienne, mais le principe traversait la vie de Championnet. Les jeunes y recevaient progressivement une tâche, puis une responsabilité. Les enfants devenaient interprètes, cheftaines, moniteurs ou responsables.

Puis venait le tour de Michèle.

Sur la scène de Championnet, vêtue de la jupe confectionnée par l’une de ses sœurs, elle dansait le French cancan.

Le geste avait une liberté particulière dans cet univers très encadré. La jeune fille tenait sa place devant le public et portait jusqu’au bout le numéro préparé avec elle. À cet instant, tout le travail accompli en retrait devenait visible : les costumes cousus, la salle aménagée, les rôles distribués et les jeunes réunis pour jouer ensemble.

Michèle ne conserve de ces pièces que des « petits flashs ». Elle se souvient surtout des rires et du plaisir de jouer. Sa sœur participa elle aussi à des représentations. Geneviève Allo, longtemps engagée auprès des Jeannettes et des Guides, prit part à cette tradition théâtrale. Certaines pièces attirèrent un public bien plus large que les seules familles des acteurs.

« Tout le quartier venait », raconte Michèle.

Les habitants entraient, s’asseyaient et regardaient leurs enfants, leurs voisins ou leurs amis occuper la scène. Le temps d’une représentation, Championnet montrait au quartier ce que ses groupes savaient réaliser ensemble.

Lorsque le rideau retombait, les costumes étaient rangés et la salle retrouvait ses usages ordinaires. Ceux qui avaient participé au spectacle en sortaient avec une expérience nouvelle : chacun avait tenu sa place, sous les regards ou dans l’ombre, pour que la représentation puisse avoir lieu.

Au même moment, un autre chantier commençait à transformer Sainte-Geneviève. Le prochain chapitre quittera les salles de Championnet pour regarder l’église depuis la rue.

Chapitre 12 : La meulière (1955 -1958)

Au milieu des années 1950, Sainte-Geneviève n’a pas encore son visage de meulière. Les photographies anciennes montrent une église recouverte d’enduit, avec cette façade claire que plusieurs générations ont connue rue Championnet.

En décembre 1955, Jacques Degrelle demande aux paroissiens de regarder leur église : « Nous l’aimons, notre église. Mais pouvons-nous dire que nous sommes fiers d’elle, de sa silhouette, de son vêtement ? »

Ce « vêtement » est en train de lâcher. Le plâtre des façades a noirci, il s’écaille, il tombe. André Bellin avait commencé à reprendre deux faces du clocher, mais le chantier s’est arrêté là. À Sainte-Geneviève, la question n’est plus seulement celle de l’apparence : il faut intervenir avant que la dégradation ne gagne davantage.

Degrelle veut reprendre l’ensemble : restaurer les trois façades, ouvrir une nouvelle porte, refaire le perron et mener enfin le clocher à son terme.

Une possibilité s’ouvre alors. Une aide publique pourrait prendre en charge une grande partie des travaux. Pour Sainte-Geneviève, qui finance encore ses écoles, ses œuvres et rembourse un emprunt, c’est peut-être la seule manière d’engager une rénovation de cette ampleur sans alourdir encore ses charges.

Cinquante ans après la séparation des Églises et de l’État, la situation pourrait sembler paradoxale. La République ne finance pas le culte, mais elle peut participer à la réparation d’une église. Les murs peuvent recevoir une aide que la vie religieuse elle-même ne peut solliciter, encore faut-il savoir à qui ils appartiennent.

Le dossier ramène alors Sainte-Geneviève à ses origines. L’église n’appartient pas au diocèse de Paris, mais toujours à la Société immobilière des Grandes Carrières, créée en 1892, avant même la naissance de la paroisse. Depuis plus de soixante ans, cette société possède les murs tandis que prêtres et paroissiens y font vivre Sainte-Geneviève.

La question, jusque-là presque invisible, devient concrète au moment de préparer les travaux. Pour que le dossier puisse avancer, il est décidé que l’église passera à la structure qui porte les biens du diocèse : l’Association diocésaine de Paris. À la fin de 1955, la Société immobilière accepte la vente, à une condition : Sainte-Geneviève devra rester une église. Quelques mois plus tard, en juin 1956, l’opération est conclue pour un million de francs.

Depuis la rue Championnet, rien ne permet de voir ce qui vient de changer. Les messes continuent, les activités aussi. Mais les murs viennent de quitter la société créée au temps des fondateurs pour entrer dans le patrimoine diocésain.

Le chantier peut désormais avancer. L’aide publique ne couvrira cependant pas toute la dépense mais Degrelle a déjà engagé les travaux. Dans son appel, il invoque la Providence et demande aux paroissiens de contribuer à la somme qui manque encore.

Sainte-Geneviève commence alors sa métamorphose. L’ancienne façade enduite disparaît, la fausse rosace est supprimée, une nouvelle porte est ouverte, le perron repris et le clocher achevé. Degrelle avait annoncé une « robe de simple meulière » : c’est désormais ce visage que l’église présente à la rue Championnet.

Les documents conservés ne permettent pas encore de dire avec certitude comment la meulière a été mise en œuvre : pierre ancienne rendue visible ou parement ajouté. Le résultat, en revanche, est bien là : l’église claire des photographies anciennes a disparu.

Les comptes donnent la mesure de l’opération. Le chantier coûte 10,2 millions de francs. La Direction des Beaux-Arts de la préfecture de la Seine en prend 7,4 millions à sa charge. Il reste donc 2,8 millions à financer.

Michèle a quinze ans lorsque cette transformation commence. Elle se souvient encore aujourd’hui de l’église de son enfance entièrement recouverte d’enduit. Lorsqu’elle en sort désormais, rue Championnet, Sainte-Geneviève n’est plus tout à fait celle devant laquelle elle a grandi.

À suivre…

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